« L’allaitement est la meilleure alimentation pour votre bébé » : D’accord, mais on n’oublie pas une personne majeure ?

26 ans de vie. 

17 mois que Patachou a commencé à se former

16 mois que Papaboussole et moi savons que Patachou est là. 

8 mois et demi que Patachou est sortie de mon ventre. 

8 mois que j’ai avalé ces cachets pour stopper mon allaitement.

Et quelques jours à peine que je prends enfin conscience de mon immense aveuglement face aux enjeux de l’allaitement.

J’ai un besoin viscéral de raconter ce cheminement. Parce qu’il part d’un constat brut : on nous laisse dans un flou artistique total concernant le choix du lait infantile, tout en nous matraquant partout, tout le temps, la même formule magique

« L’allaitement est la meilleure alimentation pour votre bébé. »

Cette phrase, je l’avais intégrée. Incrustée au plus profond de moi. Au point d’en faire un échec personnel de ne pas parvenir à allaiter et de ne même pas un instant envisager la possibilité que je puisse ne pas y parvenir. Ironiquement, ce manque de préparation à l’hypothèse de ne pas allaiter a contribué  à l’arrêter prématurément.

Ce sujet, je l’avais déjà abordé dans certains articles, mais ce n’est que maintenant que je prends conscience des réels enjeux qu’il impliquait.

Pourquoi voulais-je allaiter ? Parce que je pensais que c’était ce qu’il fallait faire ? Ou parce que j’avais entendu et intégré le discours pro-allaitement ? 

Mon expérience n’est pas une vérité absolue. Mon regard évolue. Ce texte est le reflet d’une réflexion à un instant T, nourrie par mes lectures scientifiques, mais aussi par une expérience personnelle que j’ai vécue comme catastrophique, avec un accompagnement ultra-centré sur le bébé … et cruellement vide pour la mère.

Le crash test du lait infantile : bienvenue dans le flou helvétique

Tout a commencé par une frustration. Dans le cadre du développement de Mamanboussole, je me suis mise en tête de décortiquer les laits infantiles. Naïvement, je suis partie du principe que le Bimbosan Superpremium était le meilleur. Puis, la scientifique en moi s’est posée la question : est-ce réellement le cas ?

Alors j’ai cherché. Cherché. Cherché encore.

Mais vers qui se tourner pour obtenir des réponses fiables, neutres et scientifiques ? Spoiler : pas grand monde.

On encadre sévèrement les laits infantiles face à l’allaitement, mais paradoxalement on nous laisse dans un flou total, avec toujours cette phrase: “Allaiter, c’est meilleur pour nos bébés.”

Il est conseillé de choisir le lait premier âge avec le pédiatre. Ils sont bien sûr formés à la santé du nourrisson et constituent un interlocuteur essentiel, surtout lorsqu’il existe une situation médicale particulière. En revanche, pour un bébé en bonne santé, l’accompagnement très fin du choix entre les différents laits infantiles peut relever d’une expertise plus spécialisée, ou d’une expérience plus approfondie du sujet.

Grâce à mon ostéopathe, j’ai découvert la formation « Parents en confiance », mais son coût était inaccessible pour moi. En creusant, je suis tombée sur la plateforme française « Quel Lait Infantile ? ». Bingo : des critères cohérents, rigoureux. J’ai décidé de les adapter aux réalités suisses.

Quand l’OMS oublie les mères

En passant mes journées à éplucher des études scientifiques sur les composants des laits, les seuils et les formulations, je suis revenue à la source : le lait maternel. Et j’ai commencé par le site de l’OMS.

Ce qui m’a frappée en plein visage ? L’absence quasi totale du bien-être des mères dans leur argumentaire.

Et là, j’ai commencé à douter. Plus je lisais, plus je devenais critique face à certaines affirmations. Je me suis retrouvée, moi, Mamanboussole, presque embrigadée dans la team “allaitement for life”, à me demander si mon envie farouche d’allaiter reposait vraiment sur quelque chose de réfléchi, ou simplement sur ce slogan répété partout: “l’allaitement est la meilleure alimentation pour votre bébé”. 

Est-ce que je m’étais construite autour d’un discours qui me semblait évident, sans voir qu’il ne disait pas tout ? A-t-on réellement pris en compte le bien-être des mères dans le discours public ? Les avantages de l’allaitement pour l’enfant sont-ils à ce point supérieurs qu’ils doivent occulter les détresses maternelles ?

Posons les termes : Est-ce que cela valait vraiment le coup de m’encourager à donner le sein à tout prix, sans tenir compte de mon isolement, d’une fin de grossesse difficile et d’un accouchement traumatisant ?

Le poids de mon épuisement total à deux semaines post-partum pesait-il moins lourd dans la balance que les bénéfices attendus pour mon bébé ?

Pour moi, la réponse est non. Directement, non.

Ce que dit (vraiment) la science

L’allaitement pour le bébé : des bienfaits à modérer dans le discours

Regardons les données de près. La littérature scientifique suggère que l’allaitement maternel est associé à des bénéfices pour l’enfant, notamment sur les plans immunitaire et infectieux. Des bénéfices qui augmenteraient avec la durée et l’exclusivité.

Cependant, en tant que scientifique, je ne peux pas ignorer les biais méthodologiques majeurs de ces études dans les pays développés. Ce sont des études observationnelles, extrêmement sensibles aux facteurs socio-économiques. En clair : une mère qui allaite longtemps est souvent une mère qui dispose de plus de ressources, de stabilité, d’un meilleur accès aux soins et d’un environnement favorable. Est-ce le lait en lui-même qui protège le bébé, ou le contexte global ? Certaines analyses montrent que lorsqu’on isole ces variables familiales et sociales, les différences à long terme entre enfants allaités et nourris au biberon deviennent beaucoup plus modestes que ce que prétend la communication grand public.

L’allaitement pour la maman : la grande oubliée et obligée

Sur le versant maternel, les effets dépendent beaucoup du contexte. Un allaitement bien vécu peut être associé à une meilleure santé mentale.

À l’inverse, un allaitement difficile, douloureux, contraint ou vécu dans l’isolement peut renforcer la fatigue, la culpabilité et la détresse psychique.

La littérature suggère bien qu’il existe une association entre difficultés d’allaitement et symptômes dépressifs ou anxieux, mais cette relation n’est pas simple ni univoque. Il est souvent difficile de distinguer ce qui relève de la dépression préexistante, de la fatigue post-partum, du manque de soutien ou de la difficulté même à allaiter.

En revanche, ce que l’on peut dire avec prudence, c’est que l’allaitement peut devenir un facteur de souffrance lorsqu’il est vécu comme une injonction plutôt que comme un choix soutenu.

Et c’est bien ce point qui me met mal à l’aise dans le discours pro-allaitement, en tant que mère, en tant que femme et en tant que scientifique.

Le marketing de la « bonne mère »

Ce n’est pas nier l’intérêt biologique du lait maternel que de rappeler qu’un nourrisson ne se nourrit pas seulement de lait, mais aussi de présence, de disponibilité et de sécurité émotionnelle.

Décorréler l’allaitement des mères, et mettre en avant uniquement les bienfaits pour le bébé, m’embarrasse profondément.

Si l’on veut vraiment faire de l’allaitement un objet de santé publique, il faut le penser pour le bébé et avec la mère. Il faut intégrer sa santé mentale, ses douleurs, sa fatigue, son contexte de vie, ses ressources et les possibilités concrètes d’accompagnement.

La pression sociale …

La question de la pression sociale est centrale pour comprendre les effets psychiques de l’allaitement. Dans les sociétés proallaitement, la promotion du lait maternel peut avoir un effet paradoxal: lorsqu’elle est vécue comme une injonction, elle expose les mères qui n’allaitent pas ou arrêtent tôt à la culpabilité, au sentiment d’échec et à la stigmatisation.

Plusieurs travaux sur les normes sociales de l’allaitement montrent que la difficulté ne tient pas seulement à l’acte d’allaiter, mais au fait que cet acte est parfois construit comme preuve de “bonne maternité”. Dans ce cadre, les mères qui vivent une interruption précoce ou un échec de l’allaitement peuvent se sentir jugées, voire éviter de demander de l’aide.

Une politique de santé publique trop normative risque donc de détériorer la santé mentale maternelle au lieu de la soutenir.

… a été mon piège

J’ai moi-même plongé tête la première dans ce piège. Je n’avais tellement pas envisagé l’option du lait infantile que ce manque de préparation a ironiquement contribué à mon arrêt prématuré de l’allaitement.

Pire encore : quand j’entendais des discours plus nuancés, des femmes qui disaient « si tu n’allaites pas, ce n’est pas grave », je les rejetais. Je les méprisais même.

Au final, ce sont précisément ces paroles de nuances et de discours opposé qui m’ont sauvée. Ce sont ces paroles qui m’ont permis d’accepter le relais précieux qu’est le lait infantile.

Nuancer le discours

Mon but n’est pas de décourager l’allaitement. Mon but est de nuancer un discours qui oublie trop souvent la mère.

En échangeant avec d’autres mamans, j’ai mesuré le poids invisible que l’allaitement pèse sur nos épaules, le manque d’accompagnement lorsqu’on souhaite donner le biberon, et surtout le fait que je n’étais pas la seule à vivre cette solitude.

À partir de ces discussions, j’ai commencé à m’autoriser à ressentir ma frustration, et à mettre des mots sur le désarroi que je vivais.

J’ai compris tardivement, et à mes dépens, que la question centrale ne devrait pas uniquement être de savoir ce que mange notre bébé, mais de regarder en face …

ce que le discours sur l’allaitement impliquait pour nous, les mères.

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