Déchirée & bloc opératoire : dans la tête de mamanboussole

Cet article est particulièrement difficile à écrire. Ce n’est pas la douleur physique qui me fait monter les larmes aux yeux aujourd’hui, mais la peur. Cette peur indicible de mourir, de perdre pied, de ne plus comprendre ce qui m’attend. C’est l’angoisse de savoir, avec une lucidité terrifiante et dissonante, que ce qui est en train de se jouer n’a rien d’anodin.

Previously on Mamanboussole… 🎬

« C’est un véritable travail d’équipe. Je ne sens pas physiquement les contractions à cause de l’anesthésie, mais je sais quand je dois pousser. »

Après quarante-cinq minutes d’efforts intenses, l’épuisement a laissé place à un désert d’émotion :

« Papaboussole pleure d’émotion. Patachou est enfin sur moi, toute moite, toute chaude, humide, avec son petit poids posé désormais sur ma poitrine. Et, je ne ressens rien. Enfin, si : je suis soulagée de l’avoir “expulsée”. C’est dur comme mot, je l’admets, mais je n’en pouvais plus. Je ne voulais pas la faire sortir pour “la rencontrer” sur le moment, mais pour que tout cela se termine. »

Alors que j’étais encore dans une sorte de flottement, à me demander si j’avais déchiré mon périnée et à gérer l’expulsion du placenta, une scène s’est gravée à jamais dans ma mémoire :

« Dans cette salle, la porte est située à gauche, avec un rideau pour préserver l’intimité. Je vois mon obstétricienne rentrer. Gardez bien cette scène en tête : chez moi, elle est gravée dans le marbre. Mon obstétricienne s’approche et me pose cette fameuse question : “Madame Mamanboussole, portez-vous des bijoux ?” »

“Je suis désolée, mais on va devoir aller au bloc opératoire”

Dans ma tête, la scène se déroule soudain au ralenti. L’atmosphère change, elle devient pressante, indescriptible.

 — « Madame Mamanboussole, portez-vous des bijoux ? » 

— « Non. » (J’avais enlevé mes alliances pour ne pas les perdre, tête en lair que je suis). 

— « Avez-vous eu des opérations ? Des plombages ? » 

— « Non, rien. »

Mon cerveau fonctionne à mille à l’heure. Je sais que ces questions de protocole cachent quelque chose. Je pense immédiatement à une radio : on ne doit rien porter pour ne pas interférer avec les images. Mais quelque chose cloche. Pourquoi une radiographie maintenant ? Pour mon coccyx ? Ce n’est pas logique. Si je me le suis déplacé, cela peut attendre. Je finis par demander, pourquoi on me pose toutes ces questions. 

« Je suis désolée, Madame Mamanboussole, vous avez déchiré. Il va falloir vous emmener au bloc opératoire. »

L’instinct de survie qui prend le dessus

Je ne sais plus quelle a été ma réaction immédiate. Je me souviens avoir demandé : « Et Patachou ? » J’ai cru un instant qu’elle allait rester avec moi, mais non, elle restera en salle de naissance avec son papa.

On commence à me déplacer. Je sais qu’il y a du monde à l’extérieur de la salle. Ma sage-femme et mon obstétricienne me répètent en boucle : 

« Patachou va bien, elle reste avec son papa, tout va bien pour elle. »

Sauf que j’ai envie de crier : 

« Et moi ? Est-ce que moi, je vais aller bien ? »

Pour moi, à cet instant précis, Patachou devient secondaire. Je ne veux pas qu’on me rassure sur elle ; je veux qu’on me dise que moi, je vais m’en sortir. Bien sûr, personne ne peut me le garantir.

Entre angoisses et fausses croyances

J’entends mon obstétricienne dire à Papaboussole : « Il y en aura pour 1h30, c’est long, elle n’aura pas de séquelles à long terme. » Je traduis immédiatement ses paroles avec une négativité absolue « Ok, je vais avoir mal, et je vais traîner des séquelles atroces à court et moyen terme. » Pour moi, son « long terme », c’était dans dix ou vingt ans. L’angoisse, elle, est immédiate.

J’ai deux éléments en tête à ce moment-là :

  1. L’épisiotomie c’est l’enfer : Grandmamanboussole a eu une épisiotomie très mal prise en charge à l’époque. Elle a eu hyper mal, c’était horrible pour elle. Je m’acharne donc à me dire que je vais souffrir le martyre.
  2. Mes vagues notions médicales : Dans ma tête, il n’existe que 3 stades de déchirure, le troisième étant “la totale” où tout est rompu, y compris le sphincter anal. (Note d’aujourd’hui : C’est faux ! La classification médicale moderne compte en réalité 4 grades distincts, mais à ce moment-là, mes souvenirs de recherches se mélangent et augmentent ma terreur).

Bienvenue dans le monde des blocs opératoires

On m’embarque. On dépasse cette fameuse double porte : « Ne pas franchir, blocs opératoires ». J’ai l’impression d’avoir été parachutée au milieu d’une série médicale.

Il y a énormément de monde autour de moi, les discussions s’entremêlent. J’attrape des morceaux de phrases au vol : j’entends confirmer que j’ai une déchirure de grade 3. J’entends aussi que, comme je suis en division semi-privée, ils sont en train d’appeler un chef de service en renfort.

Je suis complètement terrorisée. Je m’imagine déjà incontinente (urine et selles), persuadée que ma vie de femme va changer à jamais.

Le protocole médical en parallèle de ma peur

L’anesthésiste s’approche et me demande si j’ai mangé :

— « Oui, euh, des biscottes et du jus. » 

— « Oui, mais à quelle heure précise ? » 

— « Euh… je ne sais pas. »

J’avais envie de lui crier : « Mais voyez ça avec ma sage-femme ! ».

Je n’en sais rien moi, de l’heure qu’il était ! Je n’ai pas regardé ma montre en grignotant. Je suis complètement apeurée, je regarde partout, je ne comprends rien, je n’arrive plus à réfléchir et encore moins à me souvenir de l’heure. Il s’est passé tout un monde pour moi depuis mon arrivée à 8h ce matin… Je comprends que mon amnésie temporelle l’embête pour l’anesthésie, mais je n’ai tout simplement pas les réponses.

Au bloc opératoire : “pitié, je ne veux pas mourir”

On me transfère de lit et on m’emmène dans cette salle froide, clinique : une salle d’opération. Je suis branchée de partout, j’ai deux voies veineuses. Je sais que j’ai des antibiotiques, une poche pour m’hydrater. Je suis installée au milieu de cette pièce, et on me pose un grand drap pour cacher l’opération.

Je ne sais plus exactement quand cela se passe, mais on m’injecte un produit par la même voie que la péridurale. L’effet est immédiat : je ne sens plus du tout mes jambes, je ne peux plus les bouger, cela fait comme une rachianesthésie.

Grâce à la péridurale déjà posée en salle de naissance, je n’ai pas à subir une pose d’anesthésie précipitée à ce stade. On vérifie plusieurs fois si je sens le froid ou si j’arrive à bouger ; ce n’est pas le cas.

Rester consciente à tout prix

Je vois, à ma droite un peu en arrière, l’écran de mes constantes vitales. Je le sens et je vois que ma tension est basse. Je m’accroche de toutes mes forces car je ne veux pas défaillir. Je veux rester consciente.

Je demande si l’on va me faire une anesthésie générale. Je crois qu’ils pensent que je préférerais, vu que je pose la question, mais quand on me la propose, je refuse catégoriquement : j’en ai une peur bleue, je veux rester éveillée. Cette peur, j’arrive à la formuler.

Quelqu’un me dit : « Regardez, nous ne paniquons pas, donc tout est normal ». (Bien sûr, après cela, j’étais à l’affût du moindre micro-signe de panique chez eux…)

Je suis donc allongée, je ne sens plus rien sous la poitrine. J’ai des couvertures chauffantes, car il fait froid dans la salle. Au niveau du personnel médical, il y a mon obstétricienne, un autre médecin qui me recoud, et je crois une troisième personne à ce niveau-là. Il y a aussi deux personnes dédiées à l’anesthésie.

Ma peur de mourir et mon besoin de parler

Dans ma tête, je me concentre sur ma respiration, sur le fait de rester en vie, je surveille mes constantes… En tout cas, c’est comme ça que je le vis. Je me mets à imaginer le pire, bien sûr. Malheureusement, dans ma famille, il y a cette phrase que j’ai trop souvent entendue« Ça n’arrive pas qu’aux autres ».

Pendant que l’on me recoud, c’est assez silencieux, hormis le cliquetis des instruments et les bruits sonores des monitorings.

J’ai peur de mourir …

Je me demande si tout est sous contrôle, si je fais une hémorragie, et si je vais mourir. Je m’imagine le choc de l’annonce pour mes parents, mon mari, ma famille, mes amis. Je me dis que Papaboussole sera aidé par mes parents, que ce sera dur, très dur, mais qu’ils vont y arriver. Patachou ira bien, elle sera entourée.

Je prie, je prie très fort : je veux rencontrer ma fille, je veux la voir grandir. 

« Pitié, je ne veux pas mourir, pas maintenant, pas comme ça. »

J’ai un besoin viscéral de parler. Je ne sais plus à qui, ni quel était son rôle exact, mais j’ai commencé à déballer plein de choses sur ma vie, mon parcours jusqu’en Suisse. Comme ma sœur fait des études de médecine en anesthésie, je lui en parle. On discute suffisamment pour m’apaiser. J’ai enfin pu reprendre un peu mes esprits.

Le retour à la réalité

Je réussis à mettre de côté ma peur de mourir, mais d’autres angoisses arrivent : je vais être incontinente, je vais avoir extrêmement mal. Désormais, j’ai peur de la douleur à cause de l’expérience de Grandmamanboussole avec son épisiotomie. Visiblement, j’avais quelque chose de bien plus « grave » qu’une simple épisiotomie.

Je commence à avoir des sensations du côté gauche : je n’ai pas mal, mais je commence à sentir au niveau de la zone périnéale. J’ai longuement hésité à demander une nouvelle dose d’anesthésie, mais j’avais peur de la douleur, ayant de plus en plus de sensations, bien que légères.

Je n’ai pas fait le lien à ce moment-là, ce ne sera qu’une bonne semaine plus tard, mais ma déchirure est située complètement sur la gauche.

La salle de réveil : entre douleur et rencontre

Après une heure et demie d’intervention, nous sortons enfin du bloc opératoire. On me transfère dans un autre lit. Je demande à mon obstétricienne si je la reverrai plus tard ; elle me rassure et me dit qu’elle passera le lendemain.

Je suis installée dans cette immense salle avec plein de patients différents, dans un coin, séparée par des rideaux sommaires. Une infirmière m’indique que Papaboussole et Patachou arriveront dans une trentaine de minutes.

En attendant, je suis seule avec mes pensées. J’écoute ce qui se passe autour de moi. Une autre maman, qui a eu une césarienne, est installée juste en face. Je comprends qu’elle doit rester au moins deux heures ici et qu’elle n’a pas non plus son bébé avec elle.

Mon objectif : Bouger les pieds pour fuir cette salle

Pour avoir le droit de monter en chambre, il y a une condition sine qua non : il faut impérativement que je puisse sentir et bouger mes pieds de nouveau.

Je passe donc tout mon temps à tester mes sensations, centimètre par centimètre. Je veux partir de cette salle pleine de bruits et de patients. Cette salle est beaucoup trop brutale pour moi, trop bruyante, trop envahissante. Je veux partir.

🍼 L’arrivée de Patachou et la tétée de « bienvenue »

Patachou arrive enfin, installée dans son petit lit d’hôpital, toute emmaillotée. Je la découvre vraiment à ce moment-là, car je n’avais eu qu’une dizaine ou une quinzaine de minutes avec elle avant de filer au bloc.

Je ne sais plus si j’ose la prendre. Pour être honnête, je n’en ai pas vraiment envie sur le coup : je suis épuisée, couverte de tubes, encombrée par mes deux voies veineuses. On finit par me la poser sur la poitrine elle a faim.

En m’attendant, elle n’avait reçu aucun biberon. Ma sage-femme vient m’aider à bien la positionner. C’est dans ces conditions si particulières, au milieu du brouhaha de la salle de réveil et des perfusions, que se fait notre première tétée de « bienvenue »… Mon allaitement ne s’est malheureusement pas passé comme prévu, j’ai fini par arrêter trois semaines après la venue au monde Patachou. Si tu veux en savoir plus, j’en ai longuement parlé dans cet article : Et si ne pas allaiter était le plus beau geste d’amour pour mon bébé ?.

J’ai mal … mais je veux monter en chambre

À mesure que l’anesthésie s’estompe, la souffrance devient de plus en plus intense. Elle est tellement forte que je craque et demande si on peut me soulager.

L’infirmière m’explique :

« Oui, je peux vous donner de la morphine, mais dans ce cas, le protocole exige que vous restiez plusieurs heures de plus en salle de réveil. »

Je suis en train de pleurer, j’ai très, très mal, mais mon choix est instantanéje préfère tout endurer, sans morphine, pour enfin monter en chambre, retrouver notre intimité et me reposer.

Je suis désormais prête. Je bouge de nouveau mes pieds.

Je souffre énormément au niveau de la zone périnéale, mais nous montons enfin dans notre chambre qui, par chance, est bien l’une des nouvelles chambres parentales.

Le mot supplémentaire de Mamanboussole : faut-il prévenir ses proches ?

Mes parents savaient que l’arrivée de Patachou était imminente. Il était un peu avant 13h.

Le temps qu’elle sorte, qu’il soit 14h, que je parte au bloc à 14h30, que j’en sorte à 16h et que Papaboussole me rejoigne vers 17h… il s’est écoulé quatre longues heures. Pendant tout ce temps, Papaboussole avait Patachou contre lui en peau à peau et ne pouvait pas les prévenir.

Mettez-vous à la place des grands-parents. Ils ont angoissé énormément. Parce que, vous le savez désormais, dans la famille, on a cette fâcheuse tendance à se répéter que « ça n’arrive pas qu’aux autres ».

Ils m’ont confié plus tard que pour eux, cette attente avait été un calvaire :

  • 1 heure sans nouvelles… l’émotion monte.
  • 2 heures sans nouvelles… l’inquiétude s’installe.
  • 3 heures, 4 heures… toujours aucune photo ? Aucun message ?

Ils ont surtout eu peur pour moi. Si une césarienne était nécessaire, elle durerait environ trente minutes, et qu’une césarienne d’urgence prend encore moins de temps. Alors quatre heures de silence complet, cela ne pouvait signifier qu’une chose : des complications.

C’était effectivement mon cas, mais heureusement, ma vie n’était pas en dangerSauf qu’ils l’ignoraient totalement.

Protéger ses proches d’une panique inutile

Immédiatement quand Papaboussole m’a enfin rejointe en salle de réveil, la première chose que j’ai demandée, c’est s’il les avait prévenus. La réponse fut négative.

En n’ayant absolument aucune nouvelle, ce fut une épreuve très dure pour eux. Effectivement, notre situation au bloc était difficile, mais avaient-ils besoin de vivre ces heures d’angoisse pure à distance ? Je ne le pense pas.

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