Je ne m’accrochais pas à une relation qui me rendait heureuse ; je m’accrochais à la vie que j’avais imaginée avec elle.
Avant de devenir maman, j’avais déjà imaginé les grandes étapes de mon existence : terminer mes études, commencer une thèse, me marier, puis accueillir mon premier enfant autour de mes 25 ans. Ce projet était si précis qu’il a failli me faire rester dans une relation qui ne me rendait pas heureuse.
J’ai longtemps cru qu’il fallait attendre d’avoir réuni toutes les conditions pour devenir mère : avoir terminé mes études, disposer de suffisamment de temps, être mariée, être dans une relation stable et pouvoir préparer cette arrivée comme je l’entendais.
Avec le recul, je comprends que je ne cherchais pas seulement le « bon moment » pour devenir maman. Je cherchais à réunir toutes les garanties qui me permettraient de me sentir en sécurité. Pourtant, un projet de vie, même profondément désiré, ne devrait jamais nous conduire à nous oublier.
Dans ce récit, je vous parle du désir d’enfant, du besoin de tout planifier et de la difficulté à distinguer ce que l’on veut vraiment de ce que l’on pense devoir accomplir.
Ce texte s’inscrit dans une série de récits personnels “Mes chroniques” autour du désir d’enfant, de la grossesse, de la construction d’une famille et du post-partum.
Le scénario d’une vie déjà écrite
Avant même de rencontrer le père de mon enfant, j’avais déjà écrit les grandes lignes de mon existence. Je terminerais mes études d’ingénieure, commencerais une thèse, me marierais, puis accueillerais mon premier enfant autour de mes 25 ans.
Ce scénario n’était pas seulement une projection romantique. Il représentait pour moi un cadre rassurant, une manière de construire la famille dont je rêvais. Chaque étape semblait avoir sa place dans un ordre précis. Tant que je suivais ce chemin, j’avais le sentiment que ma vie avançait comme prévu.
Je pense que je cherchais à recréer le contexte familial dans lequel j’avais grandi : deux parents ensemble, un cadre stable, une famille constituée de plusieurs générations.
À l’époque, je pensais que ce projet était simplement une vision de l’avenir. Aujourd’hui, je comprends qu’il représentait beaucoup plus que cela. Il me donnait une direction. Il organisait ma vie avant même que les personnes essentielles à ce projet ne soient présentes.
Entre désir et réalité pratique
Désirer un enfant ne signifie pas nécessairement se sentir prête à l’accueillir immédiatement. Pendant longtemps, plusieurs éléments m’ont retenue.
La situation financière, d’abord. Bien sûr, un bébé peut être heureux avec des vêtements de seconde main, du matériel d’occasion et des accessoires simples. Je le savais. Mais je savais aussi que j’avais envie de préparer cette arrivée comme je l’entendais. Je souhaitais pouvoir me faire plaisir, choisir certaines affaires, imaginer sa chambre et vivre pleinement cette préparation.
Ce besoin n’était pas uniquement lié au confort de mon futur enfant. Il était aussi lié à moi. Je n’avais jamais connu de grandes restrictions financières et je savais qu’une situation trop serrée aurait été difficile à vivre. Avant même de devenir mère, j’avais besoin de me sentir suffisamment en sécurité pour profiter de cette période.
Le temps disponible était une autre préoccupation majeure. L’idée de travailler une quarantaine d’heures par semaine, avec seulement quelques semaines de vacances et un congé maternité limité, me paraissait profondément douloureuse. Comment accepter de laisser son bébé neuf ou dix heures par jour à la crèche lorsque l’on rêve de découvrir chaque instant de sa petite enfance ?
Je plaisantais parfois avec son papa en disant que je voulais être une maman au foyer. Mais derrière cette plaisanterie se trouvait un véritable désir : être présente, ralentir, observer et savourer les premières années au lieu de les voir défiler.
Pourtant, ce désir de disponibilité totale cachait aussi une angoisse plus profonde : celle de voir le temps s’écouler, minute après minute, jour après jour, jusqu’à ce que mon bébé ne soit plus un bébé.
Quand mon projet de vie est devenu une prison
Je pensais également qu’il était important d’être mariée avant d’avoir un enfant. Pour moi, le mariage représentait une forme de protection et de stabilité. Il symbolisait le socle du couple et la famille que nous allions construire.
Ce choix était profondément personnel. Je ne prétends pas qu’il existe une seule manière légitime de fonder une famille. Mais dans mon histoire, le mariage avait une signification particulière. Je souhaitais vivre ce moment avec et pour nous deux, avant de devenir parents.
Le problème n’était pas d’avoir des valeurs ou des souhaits. Le problème est apparu lorsque j’ai commencé à vouloir préserver mon scénario plus que moi-même.
Avant de rencontrer Papaboussole, j’étais engagée dans une relation qui ne me rendait pas heureuse. Pourtant, plus le temps passait, plus il devenait difficile de partir. Je ne m’accrochais pas vraiment à cette personne. Je m’accrochais à l’avenir que j’avais imaginé avec elle.
Rompre n’a pas été difficile parce que je ressentais un manque ou une nostalgie profonde. Au contraire, cette séparation a été un immense soulagement. Ce qui a été douloureux, c’est de croire que je perdais en même temps la possibilité de me marier et d’avoir un enfant vers 25 ans.
J’ai dû faire le deuil d’un calendrier pour pouvoir retrouver mon désir véritable.
Avec le recul, cette rupture m’a permis de comprendre une chose essentielle : je ne voulais pas seulement devenir mère. Je voulais devenir mère dans une relation saine, avec une personne qui me rendrait heureuse et avec laquelle je pourrais construire un environnement sécurisant.
Par une ironie bienveillante de la vie, cette rupture — que je redoutais tant parce que je croyais qu’elle détruirait mon avenir tout tracé — m’a finalement offert la possibilité de construire cet avenir avec la bonne personne.
Je ne veux pas perdre cette version de moi-même
Lorsque je suis tombée enceinte, une nouvelle contradiction est apparue. J’avais longtemps eu peur de ne pas réussir à réaliser mon projet. Une fois enceinte, j’ai commencé à avoir peur de me perdre.
Je m’étais construite autour de cette maternité. Et maintenant qu’elle était là, que cet objectif semblait accompli, je me retrouvais face à une forme de vide. Je ressentais le besoin de raconter les débuts de la vie de Patachou : ma grossesse, mais aussi les années qui l’avaient précédée.
D’une certaine manière, ma vie avant sa naissance était déjà un peu la sienne. Le petit ovule dont elle est issue existait déjà dans mon corps lorsque je me développais moi-même dans le ventre de ma mère. Je voulais laisser une trace de la femme que j’étais avant de devenir sa maman.
Je savais que sa naissance modifierait irrémédiablement ma manière de voir cette période. Mes souvenirs changeraient. Certains détails s’effaceraient ; d’autres prendraient une importance nouvelle. Écrire était une façon de conserver cette version de moi-même : celle qui l’attendait, qui l’aimait déjà, mais qui ne la connaissait pas encore.
La petite Patachou que j’allais rencontrer allait faire naître une nouvelle version de moi-même.
Les femmes dont tu portes la mémoire
Ce récit était aussi une manière de donner une place à mon enfant, même avant sa naissance.
Son prénom rend hommage à plusieurs femmes de notre famille, notamment à ses arrière-grands-mères et à mes grands-mères. Je n’ai pas réellement connu ma grand-mère paternelle, décédée lorsque j’avais quatre ans. En revanche, ma grand-mère maternelle et mon grand-père ont occupé une place immense dans ma vie.
Il m’était difficile d’imaginer qu’ils ne rencontreraient jamais mon enfant. La peur de manquer ce lien entre les générations a probablement contribué à mon désir de devenir mère relativement jeune. Je souhaitais transmettre à mon enfant la chance que j’avais eue : celle de connaître une relation forte avec ses grands-parents.
Devenir parent ne consiste pas seulement à accueillir un nouvel être. C’est aussi s’inscrire dans une histoire familiale, avec ses héritages, ses absences, ses souvenirs et ses espoirs.
Perdre un scénario pour en construire un autre
Il n’existe probablement pas de moment parfait pour avoir un enfant. Il existe des moments plus ou moins favorables, des contextes plus ou moins sécurisants, et des choix qui correspondent davantage à certaines familles qu’à d’autres.
Une situation financière confortable, du temps, un mariage, une relation stable : je ne regrette pas les valeurs qui m’ont guidée. Elles ont façonné la famille que je souhaitais construire. Mais j’ai compris qu’un projet de vie peut devenir dangereux lorsqu’il nous pousse à rester dans une situation qui ne nous convient plus.
Attendre le bon moment ne devrait jamais signifier s’oublier soi-même.
Mon enfant n’est pas arrivé parce que j’avais réussi à tout contrôler. Il est arrivé après que j’ai accepté de perdre un premier scénario, de laisser une ancienne version de ma vie derrière moi et de construire une existence qui me ressemblait davantage.
