Les chroniques de Mamanboussole

Finir aux urgences psychiatriques avec mon bébé de 7 mois : mon lent déclin inaudible (partie 1/2)

01

Mamanboussole, ma béquille après un post-partum difficile

Mamanboussole avec son bébé endormi contre elle.

Bon si tu me lis un peu, tu sais que j’ai eu un post-partum difficile. Quand je parle de mon projet, ‘Mamanboussole’, que je le diffuse, on me remercie pour mon travail, on me demande comment je fais pour trouver tout ce temps. Je vous en suis très reconnaissante de me le dire. Mais à vrai dire, Mamanboussole n’aide pas seulement les autres mamans. Non … Ce projet personnel, c’est aussi une véritable béquille dans ma vie, elle m’a aidée à me reconstruire après avoir touché, ce qui m’a semblé être, le fond.

Et sans Mamanboussole, je ne serais probablement pas remonté.

Nous sommes fin mai, Patachou a 7 mois, j’ai pris rendez-vous avec ma médecin de famille. Je la connais peu, mais je sais qu’elle a aussi eu récemment un bébé. Je ne l’avais vu que deux fois, et pourtant, j’ai compris que je pouvais lui parler. J’avais pris ce troisième rendez-vous pour une bricole, mais au fond de moi, j’avais envie de lui parler de ce que je vivais.

Parler … ça a l’air simple ? Sauf qu’avouer que l’on se voit régulièrement mourir, que l’on a envie de se faire du mal, qu’on se taillade pour se soulager et toucher de cette douleur physique, notre douleur mentale.

Ce n’est plus si simple à formuler.

Mais pour comprendre comment j’en suis arrivée à ce rendez-vous de fin mai, il faut revenir à mon accouchement et aux mois qui ont suivi.

02

Les traces de mon accouchement

Pendant ces dernières années, j’ai écouté des témoignages, des tas de témoignages. Suffisamment pour savoir que la maternité n’est aucunement une évidence, mais une construction. Ma construction à moi avait commencé sur des fondations assez branlantes. Ce qui est assez ironique, c’est que tout le monde s’est accordé pour dire que je n’ai pas eu une fin de grossesse facile, que j’ai eu un accouchement compliqué accouchement compliqué , un allaitement épuisant , un post-partum direct globalement éprouvant .

Mamanboussole enceinte, en tenue bordeaux.

Pourtant, dès lors que temporellement parlant, nous n’étions plus dans cette période, c’était irrémédiablement fini et ces impacts avec : « Bon ça va, tu as accouché il y’a 2 mois », « il y’a 6 mois, tu vas pas en parler pendant 18 ans ». Non peut-être, mais moi quand je sens le parfum du savon que j’ai utilisé à la maternité , je m’y replonge comme si j’y étais, quand je vois une lumière blanche, cela me rappelle le bloc qui m’a accueilli et dont j’ai cru mourir pendant 1h30.

Pour toi mon accouchement c’était il y’a 6 mois, moi je le revis presque chaque jour.

Je me rappelle que j’imaginais ma famille apprenant la nouvelle de mon décès « il y a eu un problème », allant à mon enterrement, et réconfortant mon mari : « ça va aller, on va t’aider avec Patachou ». On a le temps d’en penser des choses pendant une heure et demie allongée sur une table, nue, couverte de couverture chauffante, venant de donner naissance 15 minutes avant.

Quand on a aucune information, que l’on se demande si on perd du sang et si ce n’est pas trop, qu’on voit trouble puis noir, qu’on surveille ces constantes pour se raccrocher à la vie, et surtout à cette petite vie qui a éclos il y’a 20 minutes dont je n’ai rien (re)ssenti hormis son poids, son corps humide et chaud sur ma poitrine. Oui, j’en ai écouté des témoignages, mais rien n’aurait pu me prévenir autant de cette expérience que de la vivre.

Cela parait tellement plus simple une fois qu’on la vécue, l’attente terminée, le moment de notre vie qu’on attendait tant n’étant plus qu’un souvenir. Pourtant il a laissé des traces, physiques et concrètes, mais aussi des traces insidieuses, silencieuses, invisibles. Ces traces là, autour de moi, on m’en parlait au passé « ça avait du être difficile », sauf que ne pas l’accorder au présent est une erreur, et cette méprise, dont j’ai moi même été coupable, à failli finir par me tuer.

03

Les sentiments envers mon bébé que je n’osais pas dire

Il y a eu des hauts, mais aussi des bas. Ceux-là, ils étaient fourbes, à la moindre parcelle de stress supplémentaire, ils me frappaient et bien plus fortement que le bonheur que je ressentais dans mes moments de mieux. Ils s’installaient aussi, régulièrement, insidieusement, inextricablement. J’ai cherché à m’extirper de cette oppression que je ressentais. Comment expliquer cela ? Comment formuler que l’on souhaite que sa fille disparaisse et que la concession de sa mort, vous étiez prêtes à l’assumer et même à l’envier.

Mamanboussole tenant son bébé près d’un sapin de Noël.

Comment dire cela à un entourage qui a pu perdre un enfant, qui sacralise ce bébé : « tant qu’il va bien, tout va bien ».

Sauf que moi je n’allais pas du tout bien.

Je savais que ne pas l’aimer tout de suite était plus la norme que le coup de foudre évident, le bliss absolu, que l’on peut ressentir juste après l’avoir mis au monde. Ce dont je ne savais pas en revanche c’était la frontière entre la normalité et la singularité. Les paroles amenées à déculpabiliser auraient elles ce revers de médaille ?

Quelques semaines après sa naissance, j’avais pu voir ma psychologue, mais à ce moment là, formuler que l’on souhaite que son bébé ne soit plus là, que je souhaite, égoïstement, qu’une chose, c’est ne plus à avoir à m’occuper de mon bébé, de reprendre ma vie d’avant, et d’échapper à cette réalité de douleur aussi bien physique que moral. Avouer cela, était au dessus de mes forces, et j’ai eu peur qu’on interprète ces paroles comme une volonté de faire du mal à ma Patachou.

Mes émotions étaient bien plus complexes, et j’avais peur qu’on trouve cette possible incohérence impossible : souhaiter qu’elle ne soit plus là, sans lui faire de mal. Je me suis rassurée, je me suis dit c’est normal, ça va passer. Tu vois, tu commences à un peu l’aimer. Bon, cette fois là, tu penses que tu ne l’aimes plus, mais ça va revenir, non ? Oui, mon amour pour elle s’est installé et c’est à cette branche que je me suis raccrochée pour demander de l’aide.

04

Le mieux, puis l’épuisement du quotidien

Mamanboussole assise avec son bébé sur les genoux.

Il y a eu un mieux, vers son 3e mois de vie, et puis il y a eu cette descente lente. Faire la cuisine ? Cela me demande trop d’énergie. Chéri tu peux t’en occuper ? Culpabilité, ton mari travaille, et maintenant il doit cuisiner. Ranger, laver ? Je me sens trop fatiguée, je me sens mal. Chéri ? Et une tâche de plus à ajouter dans cet océan de culpabilité. Bébé pleure, impossible de s’en occuper, c’est trop dur. Il me réconforte, c’est normal tu es toute la journée avec, sauf que moi je sens bien que ce n’est pas normal, que ce que je ressens s’installe confortablement, silencieusement et longuement cette fois ci.

Avec mon mari, en reparlant de cette période, j’ai compris quelque chose : ce qui était inhabituel avait fini par devenir notre quotidien. Ça ne s’était pas installé d’un coup. Il y avait eu des crises, puis du mieux. Alors on se disait que ça allait passer. Et pendant qu’on attendait que ça passe, mais petit à petit, ça allait de moins en moins bien.

Pourtant, je sortais. Je faisais des activités avec ma fille , j’essayais de prendre les choses en main. On pouvait se dire que j’allais mieux, puisque je faisais encore tout ça. Mais même en sortant, même en faisant des choses, je ne me sentais pas bien. J’essayais, et ça ne suffisait pas.

05

Les blessures et les flashs : mon mal-être s’aggrave

J’approchais le fond, le point de non-retour. Il y a eu des signes. Je ne désengage pas la responsabilité qu’a eue mon entourage dans ce déclin, ils l’ont vu, ils m’ont vu, et certains y ont même contribué.

Patachou est née fin octobre, on entrait donc doucement dans l’hiver. Les jours se raccourcissaient rapidement sauf que lorsque le soleil commençait à décliner, mon angoisse arrivait. J’attendais que mon mari rentre. Pas simplement parce que j’avais envie de le voir ou besoin de souffler. C’était un besoin que je ressentais comme primaire, vital. La journée avait pu bien se passer, j’avais pu apprécier des moments avec ma fille, et pourtant, à cette heure-là, j’avais vraiment besoin qu’il arrive.

Mon mari, il angoisse dès qu’il est au travail, il a peur des messages que je peux lui envoyer : « je n’en peux plus », « rentre », « je craque », « je suis à bout ». Ce ne sont pas ces messages, pas très effrayant en tant que tel, mais mon état derrière en revanche l’était, et c’est bien ça qui lui faisait peur. Le week-end d’avant, j’avais sûrement passé ces deux journées au lit, à ne rien faire, à « me reposer ». Il y a de cela deux week-ends, j’avais pu me taillader les avant bras, me gratter jusqu’au sang, dire que je souhaitais que ça s’arrête, que j’avais envie de mourir, que j’étais un poids pour lui, que ce serait plus facile si je n’étais pas là.

J’ai commencé à avoir ces flashs, quand je suis dans la rue, qu’une voiture passe, voyant ce lac glacé, ces ciseaux, ces médicaments. Juste des pensées, rien de plus, mais, je suis sûrement trop sensible. En tout cas, c’est ce qu’on dit de moi dans ma famille.

Chaque moment, chaque bribe de vie était une goutte de plus dans un vase sur le point de déborder. Les moments négatifs comme positifs. On peut penser que ces derniers auraient permis à désemplir le vase, sauf qu’ils ne faisaient qu’amplifier le mal-être que je ressentais, ces moments de bonheur secouaient ce vase en espérant qu’il déborde. Ils appuyaient sur tous ces instants échappés et perdus avec mon bébé par ce mal-être. Que peut-on faire ?

Après tout, bébé va bien, non ?

Patachou sur une couverture dans l’herbe, les mains devant le visage.

06

Demander de l’aide et aller aux urgences psychiatriques

Nous revenons à cette fin de mai. J’ai donc demandé de l’aide à ma médecin de famille. Je suis allée aux urgences psychiatriques de Pourtalès. Apparement, je ne suis pas la seule, c’est … réconfortant ? Désolant ? Préoccupant ? J’ai parlé, je veux aller mieux, sauf que la pente est glissante. Je ne m’étais jamais exprimée aussi librement de la souffrance mentale que j’éprouvais. Maintenant il faut s’accrocher à cet espoir que ça ira mieux, enfin sans y mettre toutes ces ressources car l’espoir bien qu’étant fort, si il repart il emportera tout sur son passage tel un raz de marée.

Le vase je ne l’ai pas laissé déborder. J’ai repris le contrôle : je l’ai moi même renversé. Bon, il faut encore que je m’occupe de toute cette eau que j’ai répandu mais ce travail, je ne suis plus seule pour le faire. Aujourd’hui, je l’étale, clapote, je m’éclabousse avec, mais je sais qu’un jour cette eau s’évaporera, en espérant qu’elle ne retombe pas sous forme de pluie dans mon vase vide.

07

Me reconstruire : je suis encore en chemin

Nous sommes fin octobre. Quelques mois ont passé depuis ma demande d’aide, fin mai. L’idée de Mamanboussole est venue une quinzaine de jours après cette demande d’aide, début juin. Je me suis réveillée un samedi matin et j’ai su ce que j’allais faire : créer Mamanboussole. Les heures passées à faire des recherches, pour trouver une activité, une ressource pour espérer aller mieux, me renseigner sur le sommeil, l’alimentation, … C’est en créant ce site que je me suis rendue compte que je m’étais concentrée sur Patachou tout en m’oubliant moi.

Mamanboussole avec Patachou sur les genoux, assises sur un canapé.

Malgré toutes les recherches, jamais je n’étais tombée sur les groupes de discussion, ou le catalogue du canton de la parentalité. J’ai crée ce qui m’avait fait défaut et c’est en créant que je me suis reconstruite mais cette fois, je l’espère, sur des fondations plus solides.

Je me suis sauvée seule, c’est une réalité.

Quand je dis « seule », je parle de ce premier pas : j’ai dû prendre moi-même l’initiative de demander de l’aide. Cela n’efface pas l’accompagnement que j’ai reçu ensuite, ni ce que mon mari a fait pour moi.

Je me sens très seule dans ma maternité, même encore maintenant. Dans les mauvais moments mais surtout dans les bons paradoxalement. Ces instants de bonheur dans la solitude s’effaceront avec moi, avec le temps, personne n’est là pour les partager avec moi et ma Patachou.

Je ne cherche pas à minimiser l’effort que ça représente, c’était difficile de parler mais continuer de le faire et de se traiter, ce fut, c’est, car je suis toujours dedans, un travail qui demande une résilience non négligeable. Je me suis toujours vu considéré comme sensible, fragile. Lorsque tu souffres à ce point là, que tu remontes, et que tu remontes à chaque fois, tout en ayant par toi même demandé de l’aide quand personne ne le faisait, j’appelle ça être forte.

Ma plus grande force résulte de cette sensibilité et de cette fragilité, car à chaque fois je me suis relevée et je continuerai de le faire , mais cette fois, je ne le ferais pas seule.

Continue ton chemin

Une autre lecture, un autre besoin.